Kessel

C'était il y a 8 mois, j'ai longtemps hésité avant d'en parler

J'ai avorté à 39 ans, je ne pensais pas que ça pourrait m'arriver

Le Balagan
4 min ⋅ 03/11/2023

J’ai écrit ce texte il y plusieurs mois au moment où germait l’idée de faire une newsletter. Puis je me suis dit que j’allais attendre quelques numéros avant de l’envoyer par peur, gène, honte… je ne sais pas vraiment. Je n’ai caché à personne cet épisode de ma vie mais je ne l’ai pas non plus claironner sur tous les toits. Après tout, nous sommes chaque année plus de 200 000 femmes à faire une IVG, qui sait peut être parmi vous qui me lisez il y en a une à qui c’est arrivé et qui, comme moi, s’est sentie très seule.

Après mon accouchement en juillet 2021 je n’ai pas repris de moyen de contraception, je voulais attendre car j’avais eu une césarienne et avec des nouveau-nés et deux autres enfants à la maison mon activité sexuelle n’allait clairement pas redémarrer de sitôt. Et puis les mois ont passé, et j’ai repoussé, bêtement. Je comptais remettre un stérilet en cuivre mais j’avais un souvenir encore assez vif de la douleur de la pose la première fois. C’est même un euphémisme, en rentrant de chez la gynéco je me souviens, j’étais pliée en quatre et je me traînais dans le métro, j’étais prise de spasmes à la limite de l'évanouissement. Personne ne m’avait rien dit, je pensais que c’était normal. J’apprendrai, plus tard, que la pose d’un stérilet peut être en effet éprouvante, ce n’est pas pour rien que dans certains pays elle se fait sous sédatifs. La journaliste Katrin Acou Bouaziz  en parle d’ailleurs très bien dans cette vidéo. Mais cela peut aussi très bien se passer, tout dépend du professionnel, ce dernier peut utiliser des techniques plus douces, conseiller la prise d’un anti-douleur avant la pose, être bienveillant finalement. 

Peur de la douleur, timing compliqué, théoriquement un stérilet doit être mis au moment des règles, je n’étais vraiment pas motivée alors j’ai procrastiné et avec la reprise du boulot c’est devenu mission impossible. Malgré nos précautions, je suis donc tombée enceinte en février 2023. À 39  ans, alors que j'avais mis 3 ans pour avoir les jumeaux, que mon mari a 47 ans, c’était impensable et pourtant c’est arrivé. 

Avorter en 2023

Je pensais naïvement que c’était simple, qu’une télé consultation et bim j’aurais mon ordonnance et je pourrais en finir et vite oublier cette mésaventure désagréable. Au départ je me suis dit que j’allais trouver une sage femme, c’est plus sympa les sage-femmes hein, je ne me voyais pas aller chez ma gynéco habituelle, je me sentais un peu honteuse de ne pas avoir repris de contraception. Alors j’ai cherché des sages-femmes qui pratiquaient des avortement médicamenteux sur Doctolib et pouvaient me recevoir vite vite vite. Spoiler ! Il n’y en a quasiment pas. Elles font de la sophrologie, de l’haptonomie, de l’hypnose, tout ce qu'on veut, mais des IVG, nada. Côté gynéco, ça ne se bouscule pas non plus au portillon, la vérité c’est que peu de professionnels pratiquent les IVG comme le souligne le dernier rapport de la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). 

En 2021, les avortements réalisés en ville l’ont été au total par 1 932 praticiens conventionnés (dont 832 gynécologues, 662 généralistes et 420 sages-femmes). C’est peu, très peu. Acte peu valorisé, peu rémunéré, voilà qui n’incite pas les professionnels à le pratiquer. 

Par chance, j’ai finalement réussi à choper un rendez-vous dans le cabinet de ma gynéco avec une autre  professionnelle, ouf. Elle a été d’une douceur et d’une gentillesse infinies, tout ce dont j’avais besoin à ce moment précis. Nous avons défini la date, 10 jours plus tard. Je partais en vacances, elle ne voulait pas que je le fasse là bas et puis c’était trop tôt selon elle.

J’ai appris que les avortements très précoces avaient plus de risque d’échouer, c’est dingue. Le médicament agit moins bien lorsque l’hormone n’est pas en quantité suffisante. Plus précisément, si le sac gestationnel n’est pas visible à l'échographie, l’IVG médicamenteuse a plus de risque d’échouer, celui-ci apparaît vers cinq semaines d'aménorrhée

J’ai appris aussi que j’étais loin d’être une exception et que les “accidents” chez les femmes déjà mères de plusieurs enfants étaient fréquents en tout cas dans les cabinets en ville. L'attente n’a pas été le meilleur moment de ma vie, en vacances au ski avec des amis, je n’espérais qu’une seule chose : faire une fausse couche. J’avais peur de ressentir les premiers symptômes, c’était ma plus grande angoisse : les nausées qui chez moi démarraient environ à quatre semaines. Elles sont arrivées  la veille de mon rendez-vous heureusement. 

J’avale le comprimé en face d’elle et je me dis “ça y est”

Ce matin là au cabinet de ma gynéco, j’arrive à 9h pile, elle me fait signer des papiers puis me donne un verre d’eau et le premier cachet. Ce n’est pas un acte anodin, même si je n’envisage pas cette grossesse, je me rends compte que je suis en train de l’interrompre de mon plein gré, ça me fait très bizarre et en même j'éprouve une reconnaissance infinie envers Simone Weil. La suite se passera très bien contrairement à tout ce que j’ai lu ici et là. Je prends le deuxième comprimé 48 heures plus tard et j’attends, prostrée dans mon lit avec mon mari à côté de moi. À noter que mon médecin m’avait fait un arrêt maladie d’une journée.

J’imaginais que j’allais inonder de sang mes vêtements, mon lit, ma salle de bain, que je souffrirais le martyr. Et bien non, je n’ai pas vraiment eu mal, j’ai perdu du sang, j’ai vu le “truc” dans ma serviette hygiénique, j’ai encore l’image en tête mais ça ne m’a pas traumatisée. Je me suis dit, ce “truc” est vraiment minuscule, c’est fou à quel point il peut dérégler un corps. Lorsque j’ai dit à une amie qui avait déjà avorté que finalement je n’avais pas eu tant de douleurs que ça, elle m’a répondu cette phrase qui m’a fait sourire : “t’as vu, je t’ai dit, ça passe crème”. J’ai alors pensé à un gros dessert de boulangerie dégoulinant

Mais tout n’est pas rentré si vite dans l'ordre

J’ai saigné longtemps, très longtemps. Au début on m’a dit que c’était normal et puis on m’a parlé de rétention trophoblastique, présence de tissu anormal dans l'utérus nous dit google, bref il en restait. Je me vois encore pendant l'examen les jambes en l’air, ce long tube fin à l’intérieur de moi qui envoyait de l’eau et ce médecin, au demeurant très sympa, qui inspectait avec précision l’intérieur de mon utérus. Ce jour là, j’avais eu la bonne idée de mettre un pantalon blanc. Il m’a donné des protections mais je saignais de l’eau rosée abondamment, et je devais retourner au boulot l’air de rien. Et il pleuvait, c’était très déprimant. Le risque d’échec de l’IVG médicamenteuse existe donc bien (5% des cas, par échec on entend poursuite de la grossesse ou rétention d’une partie du placenta. Les tentatives pour faire décoller ce machin se sont révélées infructueuses et j’ai donc dû me faire opérer sous anesthésie générale un mois plus tard. J’étais désemparée, et évidemment je pensais que j’allais y rester. 

On ne ne dit plus curetage, ce mot fait très peur, on parle d’hystéroscopie, un traitement chirurgical consistant à retirer délicatement le tissu placentaire qui fait de la résistance. L’intervention s’est très bien passée, et je suis sortie quelques heures après en forme si ce n’est encore un peu sonnée par l'anesthésie générale. Quelle histoire ! 

Je n’y pense plus mais j’en rêve la nuit

Inutile de préciser que j’ai repris illico  un moyen de contraception. Pas le stérilet, non toujours pas, mais une bonne vieille pilule peu dosée. Vous allez me dire : “et ton mec, il peut pas faire une vasectomie ?” “D’ailleurs on l’a pas beaucoup entendu dans cette histoire !” Rien à dire de ce côté là, Il a été là soutenant, optimiste.

Depuis j’ai enfoui cette expérience tout au fond de ma tête. Il m’arrive d’y penser. “Et si c’était une fille ?” (j’ai quatre garçons). Je rêve souvent que je suis à nouveau enceinte par accident et c’est toujours très angoissant. Ce que j’en retiens ? La chance d’avoir pu avorter facilement, d’avoir été parfaitement suivie tant sur le plan humain que médical alors que les conditions d’accès à l’ IVG ne cessent de se détériorer. Encore merci Simone.

Et sinon…

Nous avons passé 6 jours à Lisbonne sous la pluie. Après coup je me dis toujours que c’était super, mais sur le moment j’ai eu envie de les tuer un par un .

J’ai quelques opportunités professionnelles qui se profilent. Mais surtout ne nous réjouissons pas. En bonne juive ashkénaze que je suis , je reste toujours sur la réserve quand de bonnes choses arrivent.

Mon fils aîné a 12 ans dimanche, ça me met un sacré coup de vieux et ça me fait penser que nous n’avons toujours pas trouvé son cadeau ! Cette semaine il m’a gratifié d’une nouvelle expression compréhensible pour la vieille daronne que je suis “ Maman tu m’a stephanebernée”.

Le Balagan

Par Candice Satara

À propos de l’auteur de Le Balagan …

Je m’appelle Candice, je suis journaliste et mère de quatre garçons de 3 à 13 ans. Je me pose beaucoup de questions sur tout. Je suis une éternelle insatisfaite, je voudrais toujours plus, toujours mieux. Je crie beaucoup sur mes enfants et je suis avec leur père depuis 21 ans. Soit la moitié de mon âge. J’aime beaucoup me plaindre, et je suis plutôt le genre de personne qui voit le verre à moitié vide. Mais on dit de moi que je suis très drôle (oui c’est paradoxale). Bref cette description n’est vraiment pas terrible, alors je vais m’arrêter là.