La soirée démarrait pourtant mal. Nous sommes mercredi soir, je rentre éreintée d’une journée de boulot en présentiel, j’avais oublié la ligne 13, la cohue, les corps d’inconnus collés, cernés, le nez dans leur téléphone, les discussions des uns et des autres couvertes par les bruits stridents du métro. Je suis debout dans le wagon adossée à la rampe du milieu et moi aussi je regarde les infos machinalement sur mon téléphone. Pourtant, mon livre n'est pas bien loin, j’ai acheté Veiller sur elle, le prix Goncourt, on m’a dit que c’était génial. Mais lire me demande un effort monumental à ce moment précis, et je n’ai pas la force. J’arrive à la maison en même temps que les courses Leclerc, un plaisir de ranger les provisions avec des enfants suspendus à ses jambes. Aurélien part bosser, je lui en veux sans lui en vouloir, c’est dur de s'occuper des quatre toute seule. Comment faisaient les mères avant ? Comment font les mères célibataires ?
Il est 18h40 et là, je sais que je rentre dans le tunnel
Tout doit s'enchaîner méthodiquement, un grain de sable dans la machine, et tout peut valdinguer. Alors je m’applique : le repas, le débarrassage, le nettoyage de la table, à l’emplacement de certains c’est vraiment un champ de bataille. Et on continue : débarbouiller les petits qui se sont recouverts de yaourts, le lavage des dents (la punition) tout en checkant les devoirs des grands. J’ai envie d’en finir, vite que ça s’arrête, que je puisse enfin m'asseoir dans mon canapé, dans le silence, baisser le rideau, c’est terminé.
Pendant que je fais la vaisselle, mon fils débarque et me demande s’ils peuvent (lui et son frère) ce soir regarder le dernier épisode de Berlin. Évidemment, je refuse, s’ils respectaient les 40 minutes de série et ensuite allaient calmement se coucher, pourquoi pas, mais il n’en est rien. Après le film, ils continueront à chahuter dans leur chambre jusqu’à ce que je pousse un grand cri et les menace des pires sévices. Alors l’ado se rebiffe, il est furieux et me balance “En fait t’es vraiment pas sympa comme personne. C'est vrai, t’es pire que papa.” Le ton monte,“attention Aaron”, et puis il abdique, et s’en va faire ses devoirs à…19h30. La fatigue.
“Encore un bisou”
Il est 20h quand je couche les petits, j’essaie de ne pas montrer mon impatience, de respecter chaque moment, le pipi dans le pot, l’histoire, la chanson, le bisous, le câlin, le re-bisous, le re-câlin. Je savoure aussi, mais je peux soudain m’énerver. “Où sont les lingettes ? Et ce putain de doudou !”. Toujours le grain de sable. Mais ce soir la tâche est facilitée, ma nièce et ma mère sont passées à la maison. Je suis toujours heureuse quand la famille s’invite, d’autant plus que je suis seule, car je sais que je vais être grandement aidée et les enfants sont trop contents. De fait, le bénéfice de leur présence est supérieur à la surexcitation et le bordel qu’elle génère.
A 20h15, je pousse enfin la porte de leur chambre malgré les protestations. “Encore un bisou” “Un dernier”. Si ça vous fait penser au livre Croque Bisous alors nous sommes dans la même team 😁. Un peu de tranquillité. Je sors des olives et des cocas, je retrouve ma mère et ma nièce qui discutent dans le salon. Les grands sont là par intermittence. Je suis partagée entre l’envie de leur dire d’aller se coucher immédiatement et de les laisser rester avec nous. Comme je ne dis rien, ils prennent ça pour un oui, se mettent avec nous à boulotter les olives en essuyant leurs doigts plein d’huile sur la vitre de la table basse. Je fais abstraction.
Et puis, il se passe un truc
Aaron revient nous voir pour nous parler de l'exercice qu’il a à faire pour vendredi. Il doit rédiger un petit texte sur une discrimination dont il a été témoin ou victime. Il nous demande des exemples, alors chacun se met à raconter des histoires vécues ou entendues. Il nous montre son cours où des formes de discrimination sont décrites. On s’interroge “Est-ce que ça c’est une discrimantion ou un préjugé ?”. La discussion est vraiment très intéressante, les garçons sont affables, ils posent des questions. Petit à petit, ils s’affirment et, zélés, racontent leurs propres anecdotes. J’embraie sur les femmes, les inégalités, les agressions, les discriminations fondées sur l’âge. Forcément, on parle des juifs, on en déduit que les juifs sont victimes de racisme, mais pas forcément discriminés.
Ce moment est délicieux, parfois j'envisage de l’abréger car “Il est tard quand même !!” , mon côté “relou” reprend le dessus. Mais ma mère me lance un regard qui veut dire “arrête”. Alors je relâche la pression de l’heure qui tourne, du bazar à ranger, de la fatigue qui m’aspire. Vous allez peut-être vous dire, elle est folle, elle n’a jamais de conversations avec ses enfants ou quoi pour en faire tout un plat.
Des moments rares à saisir
C’est vrai, c’est rare, d’arriver à discuter tous ensemble dans un climat serein, de les voir bavards, curieux, désireux de partager un bout de leur vie. Après les discriminations, d’autres sujets de discussion émergent. On parle de religion, du mystère des rêves, des cauchemars et de cette sensation quand on croise quelque chose ou quelqu’un qu’on a l’impression d’avoir déjà vu dans un rêve. Les anecdotes des années 70 côtoient celles des années 2010 et 2020 sans que personne ne s’en émeuve. Pour moi qui n'ai connu aucun de mes grands-parents, cette complicité intergénérationnelle est un trésor. La discussion s’achève, ils vont se coucher sans histoire, repus, heureux, eux aussi, de ce moment hors du temps.
Je n’avais pas prévu de vous raconter cet événement, j’avais plein d’idées de thèmes en début de semaine, mais le sujet s’est imposé à moi. Je parle souvent de mes difficultés, de mes enfants qui me poussent à bout, j’ai toujours l’impression que chez moi c’est plus dur que chez les autres. “ Pourquoi ELLE, ses enfants sont sages ?!”
Pourtant, l’horizon peut s’éclairer en une fraction de seconde, le chaos laisser place au bonheur, à condition d’enlever ses œillères et de saisir le moment. Le lendemain, ma mère m'a confié qu’elle s’était retenue d’aller aux toilettes car elle avait peur qu’en se levant, elle rompt la magie de la conversation.
Lu, vu, entendu chez moi… ou ailleurs
Un article passionnant lu sur le site Les pros de la petite enfance sur l’image du “phare” décrivant “un type de présence posée et attentive aux enfants pendant qu’ils jouent”.
Un podcast, “Famille & co” de la journaliste Nadia Daam sur France Inter au sujet de la communication entre parents et adolescents à l’ère du smartphone. Je voulais comprendre pourquoi mon fils ne me répondait jamais au téléphone alors qu’il est toujours collé dessus. J’ai ma réponse.
Une bonne nouvelle. C’est officiel. Depuis le 1er janvier, en cas de fausse couche, vous pourrez avoir un arrêt de travail pour maladie sans délai de carence. Le hic : l’employeur devra forcément être informé.
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